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Leto

Deux jeunes filles se faufilent par une fenêtre de toilettes, se frayent un chemin dans les coulisses d’une salle de spectacle pour ne pas payer l’entrée d’un concert. Une foule sagement assise dans les rangs tandis qu’un groupe de rock se déchaîne sous la surveillance accrue d’un gardien réprimant hochements de tête et autres manifestations de joies. La scène d’ouverture de Leto marque les esprits autant qu’elle donne le ton du film.

 

Dans le Leningrad du début des années 80, Kiril Serebrennikov dépeint le milieu underground du punk-rock, le chemin tortueux d’un mouvement contestataire dans une URSS autoritaire et bien évidemment réfractaire à tous les nouveaux arrivants britanniques et américains.

Largement minoritaires voire même très mal vus, ces courants musicaux représentaient une aubaine dans ces petits groupes de rebelles en pantalons en cuir, qui s’échangeaient des vinyles sous le manteau ou des reproductions de pochettes d’album. Le film suit donc le quotidien d’une bande de survoltés cherchant à se dépêtrer tant bien que mal d’un contrôle incessant exercé sur leur musique.

Comment alors traduire à l’écran ce rêve de destruction intrinsèque au punk ? Prouesse du réalisateur : des scènes oniriques d’exaltation musicale imaginées par un narrateur brisant le quatrième mur contrastent avec la douceur du noir et blanc léché du film. L’ambivalence s’installe : la tempête dans le calme.

Derrière ce fond social, Leto est avant tout une question d’individus. Au travers de ce faux biopic de Viktor Tsoï, musicien emblématique de la scène underground soviétique peu arrivé jusqu’à nos oreilles, on nous raconte une histoire de mentorat artistique, celle de Mike sur Viktor dans laquelle s’immisce Natasha, femme de Mike, à la fois muse et amante, apaisement et excitation. Un vague triangle amoureux se dessine rapidement. Pourtant, point ici de bris et fracas, de démonstrations de virilité pour gagner le cœur de la belle, mais plutôt de la compréhension et même une acceptation vis-à-vis désir de l’autre. Serebrennikov questionne alors la conception classique du couple et va trouver de la modernité en amour 40 ans en arrière.

Évidemment, la bande-originale du film dépote. Entre la découverte d’une scène rock soviétique et des reprises de grands noms britanniques et américains, de Talking Heads à David Bowie, impossible de ressortir de la séance sans avoir envie de briser des guitares ou au moins de dodeliner du chef.

En définitive, ce que le film nous apprend, c’est que punk is not dead, puisqu’il n’est jamais chanté aussi fort que lorsqu’on essaye de le museler.

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