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Dans les pas d’Anna Bogen

Danseuse orientale, effeuilleuse burlesque, Anna Bogen a fait étalage de ses deux spécialités à L’Envers Club pour la première de la Contre-Culture. Nous l’avons rencontré devant un thé fumant au Boucl’Art à Nancy, un bar/café/friperie/salle de concert complètement hybride, à l’image de la jeune femme.  

Pour commencer, pourquoi on est là ?

Tu m’avais demandé de choisir un endroit à mon image. Le Boucl’Art, c’est un bar-café que j’ai découvert il n’y a pas longtemps et j’ai tout de suite eu un coup de foudre. Il me représente dans le sens où il y a un mélange de plusieurs styles : des expositions, une friperie au sous-sol, des concerts, de la vente, parfois il y a même une coiffeuse qui vient ! C’est ce que j’ai aimé, le melting pot de plein de choses différentes. Et puis culturellement, c’est un lieu qui bouge à Nancy. La première fois qu’on m’a taguée dans une publication du lieu, c’était aux alentours d’Halloween donc il y avait une expo qui ressemble à ma déco à la maison avec crucifix, tête de mort, etc, alors évidemment ça criait mon nom ! L’ambiance me plaît aussi, les gens sont ouverts d’esprit et en même temps complètement barrés.

Tu es Nancéienne d’origine ? Tu es toujours attachée à cette ville ?

C’est ça, ça fait six ans que je suis à Metz mais je m’apprête à revenir. Et donc oui j’y suis très attaché. D’abord parce que c’est ma ville de naissance et que tout s’y est toujours bien passé, donc je n’ai pas de raison de m’en détacher. Je ne m’y suis jamais ennuyée. Niveau culturel, on n’est pas dans le bas du panier, il s’y passe des choses : il y a un regroupement d’artistes qui est conséquent. Pourquoi sinon ? Pour l’amour. Parce que l’amour de ma vie vit à Nancy et ça aussi c’est un bon moteur pour revenir. Et puis pendant toutes les années que j’ai passées ici, j’ai créé des liens artistiques et personnels, j’ai vraiment un noyau, que je n’ai pas à Metz.

Pourrais-tu me parler de ton parcours artistique ?

Ah ben, vous avez une heure devant vous ? [rires] Mon parcours artistiques a commencé en sous-marin à mes 5 ans, quand j’ai demandé à mes parents de m’inscrire à la danse classique. À l’origine c’est parce que ma meilleure amie de la maternelle en faisait et que je voulais tout le temps être collée à elle, mais il s’est avéré que j’ai tout de suite eu un énorme coup de cœur pour cette danse, je me sentais à l’aise. Plus tard, ma prof m’a proposé de m’inscrire au conservatoire, mais c’était une sphère plus stricte et moins ouverte d’esprit donc ça n’a duré qu’une année. En parallèle j’ai commencé la danse moderne jazz et un peu plus tard vers mes 16-17 ans la danse orientale et tout ça cumulé avec mes études, auxquelles je n’accrochais pas vraiment. À ce moment, ma prof de danse m’a parlé d’un magicien qui cherchait une assistante, quelqu’un d’à l’aise sur scène, donc j’ai arrêté les études pour ça et je suis devenue intermittente du spectacle pendant deux ans. Le burlesque ça m’est venu en allant voir des spectacles à Paris avec une amie. On s’est rendu compte que, même si on voyait des trucs jolis, certaines n’étaient pas très bien sur scène, pas très gracieuses. Et mon amie m’a dit « Franchement Anna, tu devrais vraiment essayer. Avec ta formation, tu vas apporter un truc en plus. » Au même moment, j’ai découvert le Totem à Nancy, ils cherchaient des filles pour un défilé latex pour la Torture Garden. Je connaissais un peu le milieu mais je n’avais pas idée qu’il y avait ça à Nancy. Alors quand j’ai déboulé là-haut, j’étais genre à Disney, je me disais « Mais où sont tous ces gens quand je me ballade à Nancy ? » et donc ça a été la révélation. Et de fil en aiguille, je me suis déporté du burlesque vers la performance avec les Cabarets Rouges. C’est beaucoup plus libre en termes de création comparé au burlesque qui répond quand même à des codes. La performance tu transmets un vécu, un état d’esprit, c’est simplement dire quelque chose à travers son corps. Je venais du classique, qui est très strict et du burlesque qui est très strass et paillettes, donc j’avais besoin de ça, d’exprimer une part plus sombre de moi et ce quelque chose ancré dans la chair, de travailler avec mon corps brut. Dans la performance, c’est ton essence même, tu es jugé pour l’émotion que tu transmets plutôt que pour le nombre de Swarovski qu’il y a sur ton costume. J’avais vraiment besoin de ce retour aux racines.

Aujourd’hui tu penses te focaliser sur tes spectacles ?

Non, en fait je ne veux plus être intermittente du spectacle, je l’ai été deux ans et je trouve que c’est beaucoup de stress et d’instabilité : je ne suis pas assez aventurière pour ça. Il y en a qui aiment ce risque mais j’avoue que j’ai un petit côté flippette par rapport à ça. Par contre, ce que j’aimerais, c’est revenir dans le culturel mais plutôt du côté administratif de la force, peut-être en médiation ou dans un bureau. Parce que là j’ai fait 4 ans de vente… C’était une très bonne expérience, ça forge. Dans la performance, tu cherches à voir où sont tes limites, dans la vente c’est pareil ! (rires) Mais j’ai hâte de redevenir Nancéienne, surtout pour les cours de danse orientale avec ma prof préférée.

Quel message tu cherches à transmettre dans tes créations ?

Généralement, les numéros que je crée partent soit d’une émotion, soit d’une histoire du passé, personnelle ou familiale. J’ai une performance par exemple qui a rapport avec le décès de ma grand-mère, un numéro burlesque qui parle de mes déceptions amoureuses. Parfois je pars d’une musique, qui me plaît tellement que je vois le numéro en l’écoutant. Ensuite je l’écoute en boucle au point de la connaître par cœur et de pouvoir créer autour. Je travaille seule à la maison et je me sers de mon expérience, de ma formation dans la danse classique, moderne et orientale. Je ne veux pas faire un numéro qui soit simplement joli, je veux que les gens ressentent quelque chose. Ça passe beaucoup par le charisme et l’interprétation. Et c’est un moment de partage : si le public reçoit ton émotion, il t’en renvoie une et c’est un jeu de ping-pong en fait ! Il y a vraiment un flux d’émotions et ça c’est magique.

La soirée CONTRE-CULTURE VOL I portait sur l’identité et l’identification culturelle. Tu considères que le corps est un vecteur d’identité dans la danse ?

Oui clairement, le corps est vecteur d’énormément de messages, d’identité, d’émotions. Sans parler, juste avec le fait de bouger on peut faire passer énormément de choses. Moi par exemple j’ai des origines orientales mais ce n’est pas une culture qui a prédominé dans mon enfance. D’un côté de ma famille, ça a été un peu refoulé et j’ai pris le contre-pied en me disant « Mais non en fait je suis super fière d’être d’origine kabyle, je vais me renseigner. » Avec la danse orientale, j’ai voulu porter une identité qu’on ne m’a pas forcément transmise à la naissance. On ne m’a pas donné toutes les clés mais je suis allée les chercher moi-même.

Tu es à la fois chorégraphe et danseuse. Qu’est-ce que ça change de faire ses propres chorégraphies ?

Alors d’abord quand tu fais tes propres chorégraphies, tu fais tout ce qui te plaît. Parce que quand tu as un chorégraphe, tu ne fais pas forcément les pas de danse que tu aimes, ou des chorégraphies qui te parlent. L’avantage quand tu fais ça toute seule, c’est que tu te laisses aller dans tes délires. Après, j’aime bien les deux. Parce que suivre quelqu’un ça a un côté rassurant. C’est lui qui s’est tapé tout le boulot, toi tu n’es que l’interprète et j’aime bien aussi ce côté suiveur. Ça n’empêche pas que tu puisses y mettre ta patte et ta personnalité. Tu peux avoir deux nanas qui font la même chorégraphie mais ça n’aura pas le même rendu.

Toi tu t’imagines diriger des danseurs ?

Non, je pense que je n’aurais pas la patience. J’ai déjà donné des cours d’orientale pour une amie que j’avais remplacée. J’ai bien aimé, je suis plutôt pédagogue mais ce n’est pas ce qui m’éclate, ce n’est pas là où je m’épanouis le plus. J’ai donné des cours de burlesque à Nancy aussi mais pareil. Ma place est sur scène et donner des cours je ne suis pas faite pour ça.

L’effeuillage est parfois mal perçu dans certains milieux. Tu as déjà fait l’expérience d’une mauvaise réception ?

J’ai déjà eu de mauvais retours justement par rapport à l’appropriation culturelle de mon numéro orientale, qui est visible sur Youtube. Il y a eu énormément de commentaires de personnes qui me voyaient comme l’occidentale qui s’approprie les codes parce que c’est sexy, c’est bling bling, sans savoir que j’avais moi-même des origines kabyles. On m’a dit que ça ne se faisait pas de mélanger burlesque et danse orientale puisque c’est quand même une danse folklorique. Et donc j’ai eu des retours assez négatifs là-dessus mais parce que ces internautes ne connaissaient pas forcément mon propos, mon travail, qui je suis donc je peux comprendre que quelqu’un qui ne me connaît ni d’Adam ni d’Eve se demande ce que je fais. Et puis, il y a aussi beaucoup de monde qui perçoit les danseuses orientales comme des prostitués donc ça peut donner une mauvaise image. Ces mauvaises réceptions viennent surtout de la scène classique orientale. Mais en général, ça ne choque personne que je mélange les deux. Pour ce qui est de l’effeuillage, je me retrouve parfois face à des publics qui ne connaissent pas le milieu et qui sont donc assez silencieux. Ils ne savent pas s’ils doivent crier, applaudir, encourager, ce qui se fait énormément dans le milieu burlesque. En France les publics ne savent pas trop quoi dire, quoi faire. Donc je me suis souvent trouvée devant des publics peu expressifs mais quand ils viennent te voir à la fin du spectacle, il y a toujours de bons retours, ils voient la poésie en général.

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