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« Rester ignare face aux phénomènes nocifs de la société, c’est y contribuer », l’interview de Djamal SAKA

Djamal SAKA, le styliste humaniste originaire du Bénin nous dévoile sa seconde
collection Sakpata vi, exposée à La Terrasse à l’occasion du Défilé Anti Conformiste.

          Alors, c’est ta première interview ?
Non, c’est ma deuxième. La première, c’était il y a trois semaines pour Heeboo dans le cadre d’une
soirée trap africa à Paris, avec le collectif Black Square et mon frère qui y mixe. Je me suis mis
moi aussi à mixer, depuis peu. Lui, il est très créatif, c’est d’ailleurs avec lui qui m’a fait le logo
pour Sakpata vi. Je ne sais pas comment ils m’ont trouvé alors que je ne publie jamais rien sur les
réseaux sociaux à propos de moi, mais ils ont su que j’étais là-bas et ils m’ont contacté.

          Et Cult of Culture, c’est ton premier projet ?
Oui, c’est mon premier projet. Chacune de mes collections incarne une idéologie. Wax Revenge,
c’était la phase expérimentale, une introduction. Dans celle-ci, il n’y a aucun article dupliqué, ce
sont toutes des pièces uniques.
Mais pour la nouvelle collection Sakpata vi de 2019, il y aura cent pièces au total. L’intérêt de cette
collection n’est pas d’être vendu à grande échelle, mais que celui qui le porte puisse transmettre le
message à celui qui demande « mais c’est quoi cette merde que tu portes ? ».
Il faut vraiment que tu t’intéresses à la chose pour pouvoir l’avoir. Je les considère comme des
œuvres d’art ambulantes.

          Depuis quand tu as cet intérêt pour la mode ?
Mon intérêt pour la mode est inné. Mon père était un homme politique et il se faisait faire ses
habits sur mesure, et à son goût. Et moi, je dansais déjà très jeune, j’ai participé à des concours, des
concerts, j’ai dansé pour des artistes. Mais à un moment donné, j’ai arrêté la danse parce que j’étais
fatigué quoi. J’ai eu des problèmes cardiaques, et j’ai dû arrêter parce que ça m’étouffait.
La mode, ce qui est beau et ce qui rassemble les gens, fait partager un moment d’harmonie, c’est à la
base de ce que je fais.
Nous avons pris l’habitude d’utiliser nos différences pour nous comparer et nous juger. Moi,
je préfère utiliser nos ressemblances pour nous unir.

          Pourquoi le streetwear ?
Le streetwear est propre à la jeunesse et la jeunesse est partout, et elle constitue le futur.
Et si moi je peux avoir un impact positif sur la jeunesse, c’est ce qui est important.
Il faut améliorer les conditions humaines, et même si je ne peux pas faire changer les choses, je
considère qu’à travers ma vision et à travers mon parcours, je pourrais apporter un impact positif sur
le futur.

          Donc tu mixes, tu crées des vêtements, c’est quoi tes autres pratiques artistiques ?
Récemment, j’ai acheté des pinceaux et je me suis mis à peindre. Je me dis qu’en pratiquant
plusieurs choses, je peux en inspirer d’autre à ne pas se limiter aux codes de la société qui te disent
va à l’école ai un diplôme, travail. Mais est-ce que tu seras heureux à la fin ?
Je fais aussi de la photo. Mais je suis nul en dessin, je dessine, mais de l’abstrait.

          Quelles sont tes influences dans tes travaux de stylistes ?
Virgile Abloh, le directeur artistique homme de Louis Vuitton, ghanéen d’origine. Il est apparu dans
Jeune Afrique en tant qu’un des hommes les plus influents d’Afrique. Ce qui me plaît chez lui c’est
son parcours : il a trimé. Il est parti de rien, et aujourd’hui, il a réussi à poser sa vision sur le
monde. Il touche à tout. Ouais grosse influence en fait. Il travaille avec Kan
Un artiste ce n’est pas quelqu’un qui s’adapte à un public, mais quelqu’un qui impose son art. Quand
tu commences à t’adapter, tu es commercial. Et moi je me dis que ça c’est de la prostitution, pas de
l’art.
Y’a Tupac aussi, avant j’avais le crâne rasé, comme Tupac. Ma plus grosse influence c’est lui. À
travers sa musique il a su marquer considérablement sa génération, il a fallu qu’on le fasse taire,
qu’on l’abatte. Tous ces gens qui ont été assassinés à un moment donné faut s’intéresser à leur
histoire, pourquoi ces mecs ont été assassinés ? Et se taire, laisser l’eau couler c’est être complice du
crime, moi je refuse d’être complice quoi. Rester ignare face aux phénomènes nocifs de la société,
c’est y contribuer.

          Tu connais la terrasse ?
J’ai juste vu des images sur instagram, j’ai kiffé. Les vêtements y arrivent demain, c’est un timing
assez condensé pour tout le monde. C’est de l’adrénaline, tout ce que tu verras demain c’est fait en
deux semaines, et la collection Wax Revenge en un mois au Bénin.

          Pour la suite ?
On a prévu des sacs, des accessoires. Sakpata vi c’est la divinité vaudou de la terre, et je compte
lever le mythe sur les autres divinités, rendre le vaudou accessible
T’es arrivé quand en France ? Tu voyages beaucoup ?
Ca fait huit mois maintenant que je suis en France. J’ai beaucoup voyagé en Afrique surtout. Je ne
compte pas rentrer tout de suite, car je suis dans une démarche académique que je dois finir pour
pouvoir revenir et impacter réellement chez moi. Je veux utiliser les opportunités ici, puis être une
vitrine et faire découvrir d’autres artistes.

          C’était difficile au Bénin ?
Je descends d’une famille aisée, mais ça n’a pas toujours été simple. Mes parents se sont séparés très
tôt, et mon père avait ses humeurs. Il m’a toujours accordé l’essentiel pour vivre, mais pas plus. J’ai
vite appris à ne pas compter sur lui et à me débrouiller avec mes mains et mes pieds.
Avant de me lancer dans la création de vêtements, j’étais d’abord reconnu pour revendre des
vêtements. Je voyageais, j’allais au Ghana, au Togo pour sélectionner des vêtements d’abord en
friperie, puis directement aux grossistes. Je revenais pour revendre, mais deux fois moins cher qu’en
boutique, et tout le monde était content.
Donc je me suis dit que j’avais du goût pour les bons vêtements.
Puis, après ma troisième année de droit, j’ai pris un congé sabbatique. Pendant cette période,
ma mère avait son cancer et moi je m’occupais d’elle. Elle me donnait plein de pièces de tissu
différents, des vêtements qu’elle se confectionnait, que je gardais ensuite dans une valise. Parce
qu’en Afrique concevoir des vêtements, des boubous, c’est culturel. Et à un moment, je me suis dit,
c’est bon, j’en fais une collection. J’étais hyper frustré, et c’est pour manifester cette colère-là dont
est venu le nom Wax Revenge. Mais ce que je vis y’a un mec en Thaïlande qui le vit peut-être en
pire, et une fille en Colombie qui vit encore pire que nous deux réunis. Donc, c’est pour essayer
d’apporter un message d’espoir à tous ces gens qui sont éloigner dans le monde que j’essaie de
créer. Pour rapprocher et donner de l’espoir.

          Ominira mag, tu nous en parles ?
C’est à travers ce magazine que je compte exposer la totalité de mon projet Cult of Culture. Il va me
servir de vitrine pour mes travaux, mais après ça, il y aura d’autres travaux qui ne seront pas
forcément les miens. Ominira c’est pour le futur. À travers ce magazine je veux organiser des
festivals de musique gratuits, pour aussi toucher les gens qui ne peuvent pas forcément porter mes
vêtements.
Au Bénin y’a des magazines qui sont distribués dans les écoles. Et le Bénin est un pays homophobe,
et quand tu y nais, c’est obligé que tu le deviennes. Moi j’ai compris que c’est de l’intolérance
absurde, mais cette évolution, c’est à mon voyage que je la dois. Mais certaines personnes qui sont
toujours là-bas n’évolueront jamais, car ils n’auront pas cette opportunité. C’est le rôle
d’Ominira. Porter une autre vision à ceux qui ne se déplacent pas.
Moi je ne peux rien faire, je ne peux pas changer le monde, c’est impossible. Mais je peux semer les
graines qui pousseront les gens à agir mieux, dans l’intérêt de l’humanité.

          Une dernière petite graine pour ceux qui nous lisent ?
Faites attention à tout. Je veux que les gens s’intéressent. Poussez votre curiosité et cherchez à
comprendre, c’est le plus important. Et SUIVEZ OMINIRA !

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